Naissance d’un monde multipolaire

Photo of author

Par

Sabahudin Softic

Fondé de pouvoir | Conseiller institutionnel

Alors que le conflit en Ukraine fait rage, et que nous sommes tous attristés par ce qu’il s’y passe, le Monde continue de tourner. Non, seulement il continue de tourner, mais des événements géopolitiques d’ampleur majeure sont en train de prendre place. Il semblerait que l’affrontement entre la Russie et l’Ukraine révèle des fractures importantes entre l’Occident et le reste du Monde, notamment avec la Chine. Pour une grande partie, il s’agit d’éléments qui étaient déjà en cours de développement assez longtemps, avec par exemple les liens de plus en plus profonds que la Chine tente de nouer avec les différents pays du Monde, et plus particulièrement avec le monde non occidental.

Les nouvelles routes de la soie

Depuis de nombreuses années, la Chine développe un projet appelé les nouvelles routes de la soie (également nommé belt and road initiative). Pour rappel, sous ce nom un peu mystérieux se cache en fait des projets d’infrastructures un peu partout dans le monde et notamment dans plusieurs pays d’Europe de l’Est dont l’Ukraine. Il va sans dire que les récents événements tragiques qui s’y passent vont au minimum ralentir ces projets, mais pas nécessairement les annuler sur le long terme. En effet, si la Chine est un des nombreux pays qui rechignent à mettre en place des sanctions économiques contre la Russie, elle n’en a pas moins insisté quant à son souhait de maintenir des relations amicales aussi bien avec la Russie qu’avec l’Ukraine et a appelé les deux parties à rapidement trouver une issue pacifique au conflit.

La Realpolitik à la chinoise

« Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent. »

Jean-Paul Belmondo, 100 000 dollars au soleil, 1964

Du point de vue chinois, le conflit en Ukraine est un événement régional et, bien qu’il soit tragique, il ne justifie pas pour autant la mise en place de sanctions économiques, à bien des égards, contreproductives, à l’encontre d’un partenaire commercial majeur, et nécessite encore moins de remettre en question le fonctionnement de l’ensemble de l’économie mondiale. En effet, la Russie est un énorme exportateur de matières premières de toutes sortes (gaz, pétrole, uranium, aluminium, acier, engrais, blé, etc.) dont le Monde ne peut pas se passer. De plus, la Chine, à l’instar d’autres pays, n’hésite pas à rappeler l’énorme épine dans le pied des Occidentaux que constitue la guerre que les États-Unis, et plusieurs de leurs partenaires avaient menée contre l’Iraq de Sadam Hussein en 2003. En effet, cette guerre était illégale du point de vue du droit international, l’assemblée de l’ONU n’ayant pas donné son accord. Ce conflit entamé par les États-Unis avait fait de nombreux morts civils et la communauté internationale n’avait pas mis de sanctions économiques contre l’envahisseur pour autant.

La Chine ayant donné le là au niveau de son positionnement dans le conflit opposant la Russie à l’Ukraine, la plupart des autres pays de petites et grandes importances lui ont emboité le pas. Tout en condamnant l’action armée russe en Ukraine, ces pays ont avant tout décidé d’assurer leur propre intérêt, qui aurait été péjoré en cas de prises de sanctions économiques. Même la Turquie, qui est un des principaux partenaires des États-Unis et de l’Europe au sein de l’OTAN, n’a pas voulu imposer de sanctions à ce stade. Des tentatives de négociations pour une issue pacifique se sont d’ailleurs tenues entre Russes et Ukrainiens en Turquie dans le courant du mois de mars.

Le point de vue occidental

Les États-Unis et leurs alliés proches, sauf Israël et la Turquie donc, ont décidé d’imposer des sanctions très lourdes contre la Russie pour tenter de la contraindre à arrêter son action militaire. Ces sanctions sont massives : gel des avoirs de la banque centrale, fermeture de l’espace aérien aux appareils civils et militaires russes, retrait de certaines grandes entreprises, à l’instar de McDonald’s qui avait été une des premières multinationales à s’installer dans la Russie postsoviétique. Il faut ajouter à cela diverses autres sanctions liées au commerce et au transfert de fonds.

En fait, les seuls éléments qui échappent encore aux sanctions concernent les importations d’une partie des matières premières russes. En effet, les Européens étant très dépendant du gaz et du pétrole russe par exemple, ils ne peuvent pas stopper les importations de ces derniers sans provoquer une catastrophe économique majeure, comme l’ont rappelé certains politiciens et industriels européens, notamment du côté de l’Allemagne. Les États-Unis important très peu d’énergie venant de Russie ont en revanche décidé de sanctionner ces secteurs. Ils se sont en revanche gardés d’interdire l’importation d’uranium, indispensable au fonctionnement de leurs centrales nucléaires, et d’engrais, utilisés par leurs agriculteurs, pour lesquels ils sont en grande partie dépendants de la Russie.


Ces sanctions, bien que douloureuses, n’ont un impact qu’à court terme et les pays comme la Chine, la Turquie, l’Inde et bien d’autres s’engouffrent dans la brèche et comblent les parts de marchés abandonnées par les pays sanctionnés.

Les sanctions ne marchent pas vraiment

À en juger par l’évolution du cours du rouble, les sanctions économiques imposées n’ont pas vraiment l’effet escompté. En effet, la devise russe, après avoir perdu plus de 50% face au dollar, dans les jours qui ont suivi l’imposition des premières sanctions, suite à l’entrée des troupes russes sur le sol ukrainien, est ensuite rapidement revenue à son niveau d’avant sanctions.

Cependant, les dirigeants américains et européens notamment se rendent bien compte que les sanctions vont faire autant mal, si ce n’est plus à l’Occident qu’à la Russie.

Lors du sommet de l’OTAN du 24 mars 2022, le président américain Joe Biden a ainsi déclaré. « Concernant les pénuries de nourriture, cela sera réel. Le prix des sanctions n’est pas seulement imposé à la Russie. C’est imposé à tout un tas d’autres pays également, incluant l’Europe et notre propre pays également. »

Quelques jours plus tôt devant le parlement allemand, le chancelier Olaf Scholz a dit que cela ne servait à rien de mettre des sanctions supplémentaires qui feraient plus de mal à l’Europe qu’à la Russie.

Multipolarité

La majeure partie des autres pays du Monde, et cela inclut la plupart des pays ayant condamné verbalement la Russie pour ses actes et ayant voté la résolution non contraignante à l’ONU, à l’encontre du Kremlin, n’a pas voulu imposer de mesures économiques drastiques. Il semblerait que ces pays aient décidé de suivre l’exemple de la Chine qui souhaite privilégier des relations multipolaires ou les actions et agissements des divers pays sont pris au cas par cas.

Non seulement les sanctions ne semblent impacter que de manière relativement marginale l’économie russe, mais elles risquent de faire du mal à l’ordre mondial actuel en décrédibilisant les États-Unis et leurs principaux alliés, Europe en tête, tout en renforçant l’idée d’un ordre mondial multipolaire prôné par la Chine depuis de nombreuses années.

Impacts sur les marchés financiers

Les événements qui se déroulent en Ukraine et les conséquences qu’ils ont provoquées à ce stade n’impactent que marginalement les marchés. Les investisseurs semblent surtout se focaliser sur la hausse de l’inflation et les décisions en cours et à venir des différentes banques centrales.

Il est néanmoins vrai que les taux d’inflation sont en partie influencés par l’accentuation de la hausse des matières premières due aux sanctions imposées par certains États contre la Russie. Cependant, la dynamique haussière de la plupart des matières premières, ainsi que la hausse des taux d’inflation était une tendance déjà très présente bien avant le début du conflit. Pour rappel, en 2021 le taux d’inflation américain avait été de 7,0% et le taux d’inflation de la zone euro de 5,0%.

Sur le seul mois de mars, les marchés actions mondiaux (indice MSCI World net total return) sont en hausse de 2,59% (en CHF). Sur l’entier du premier trimestre de 2022, l’indice est néanmoins en baisse, bien que modérée, de 4,15% (en CHF). Les marchés obligataires mondiaux (FTSE World governement Bond index) ont en revanche connu un mois de mars en baisse de 3,12% (en CHF) et finissent le trimestre en baisse 5,52%. Il s’agit d’un des pires trimestres réalisés historiquement par cette classe d’actif. Dans ce contexte, l’or (LBMA Gold Price Index) tire clairement son épingle du jeu avec une hausse de 2,07% (en CHF) sur le seul mois de mars et termine ainsi le trimestre sur une hausse de 8,47% (en CHF).