L’inflation inquiète peu les grands argentiers !

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Par

Sabahudin Softic

Fondé de pouvoir | Conseiller institutionnel

Alors que l’inflation était en hausse continue tout au long de l’année 2021, les principales banques centrales ont tardé à prendre le problème au sérieux et à procéder à un resserrement monétaire pour calmer la hausse des prix. Parmi les grandes banques centrales, c’est surtout la Réserve fédérale américaine (FED) qui a finalement réagi avec le plus d’entrain, en annonçant la fin de son programme de rachats d’actifs et en procédant à une première hausse de son taux directeur, à la mi-mars 2022, en le faisant passer de 0,25% à 0,50%. La FED a ensuite décidé de passer son taux directeur à 1% lors de sa séance de début mai.

Cependant, les marchés actions et obligataires ne semblent pas très bien digérer ce resserrement monétaire en cours, puisqu’ils sont tous deux fortement chahutés depuis le début de l’année. Les actions étant en baisse de -8,15% (indice MSCI All Countires, en CHF) et les obligations de -7,44% (Indice FTSE World Government Bond, en CHF)

C’est ainsi que tout le monde attendait avec impatience le compte rendu de la séance de la FED de début mai pour essayer d’y trouver un éventuel espoir de la fin prochaine du cycle de hausse des taux. On peut dire que la publication, à fin mai, de ce compte rendu n’a pas déçu puisqu’il ressort des discussions des différents membres du comité qu’une fin prochaine de ces hausses serait en vue.

En effet, d’après les échanges que le comité a eus, il serait question de procéder à encore 2 hausses de 0,50% lors des deux prochaines séances et s’en serait fini du resserrement. Pour justifier ce pronostic, le comité s’attend à ce que le taux d’inflation reflue dans les mois qui viennent pour atteindre 4,3% en 2022, puis même descendre à 2,5% en 2023 et ainsi s’approcher de la cible de 2% que la plupart des banques centrales ont progressivement adopté comme objectif depuis 2010. Pour rappel, le taux d’inflation américain sur 12 mois, à fin avril 2022, est très largement au-dessus, à 8,3%. Historiquement un taux d’inflation aussi élevé n’a jamais pu être maitrisé par des tours de vis aussi faibles que ceux envisagés par la FED.

Au niveau de la Banque centrale européenne (BCE) le resserrement monétaire n’a même pas encore commencé, et ce malgré un taux d’inflation tout aussi inquiétant qu’aux États-Unis. Le taux sur 12 mois à fin mai 2022, déjà publié en Europe, est ainsi ressorti à 8,1%, en hausse par rapport au chiffre à fin avril qui avait été de 7,4%.

À ce stade, la tendance haussière des prix, entamée début 2021, s’est principalement matérialisée au travers de la hausse des prix des matières premières, avec les cours de l’énergie en tête. Or, cette tendance ne donne aucun signe de répit. C’est ainsi que l’indice global des matières premières (Rogers International Commodity Index TR) s’est une nouvelle fois renchéri sur le mois de mai (+0,99%, en CHF). Sa hausse depuis le début de l’année se monte ainsi à 42,91% (en CHF) et de 107,62% (en CHF) depuis le début de 2021. La seule composante énergie de l’indice est en hausse de 87,24% (en CHF) depuis le début de cette année (à fin mai).

À en juger par les récents propos du ministre saoudien de l’Énergie, le Prince Abdulaziz bin Salman, dont le pays est le principal producteur mondial de pétrole, la situation ne serait pas sur le point de s’arranger. En effet, d’après lui, il n’existerait bientôt plus de capacités de productions supplémentaires pour faire face à la demande. Il va sans dire que le Prince prêche pour sa paroisse, mais ses propos doivent tout de même être pris en considération.

Au vu de ce qui précède, et contrairement aux attentes des principales banques centrales, la tendance de la hausse des prix semble bien installée. Ce d’autant plus qu’elle est accentuée par les évènements géopolitiques et les réponses qui y sont apportées. En effet, l’intervention militaire russe en Ukraine a poussé les États-Unis, mais aussi et surtout l’Union européenne (UE) à imposer des sanctions économiques toujours plus importantes à l’encontre de la Russie pour la pousser à stopper son action militaire. Le problème avec ces sanctions est qu’elles n’ont à ce stade pas abouti au but recherché, à savoir affaiblir drastiquement l’économie russe, mais elles ont clairement contribué à maintenir une pression à la hausse sur les matières premières alors que ces dernières étaient déjà dans une forte tendance haussière depuis fin 2020 déjà.

L’économie russe souffre en partie de ces sanctions, mais à en juger par le cours du rouble, la plus forte devise au monde sur les cinq premiers mois de 2022 (en hausse de 19,82% face au dollar par exemple), et par l’excédent commercial record du pays, leur économie est loin d’être à l’agonie.

En revanche, comme le mentionnait récemment le célèbre journal britannique The Guardian, dans son édition du 30 mai 2022, au travers de la plume du journaliste Simon Jenkins :

L’Union européenne devrait arrêter avec les sanctions, elles font plus de mal que de bien. Au lieu de forcer la Russie à quitter l’Ukraine, les sanctions européennes créent énormément de souffrance dans le monde, alors que les prix de l’alimentaire et de l’énergie explosent à la hausse. Ainsi, cet hiver, six millions de foyers britanniques seront confrontés à la possibilité de coupures de courant le matin et le soir pour maintenir les sanctions contre la Russie. La même menace pèse sur les consommateurs de toute l’Europe. Dans le même temps, la Russie continue de recevoir des milliards de dollars pour ses ressources énergétiques. Les sanctions en général forcent rarement quelqu’un à changer sa politique, et dans le cas de la Russie, elles ont échoué de manière flagrante.

Les propos du Britannique peuvent être jugés choquants et durs, mais ils ne sont pas dénués de toute réalité.

Avec une hausse annualisée du Produit intérieur brut (PIB) de 0,80% durant le 1er trimestre 2022 pour l’économie consolidée de l’UE, la situation économique reste difficile. Aux États-Unis, c’est même plus inquiétant, puisque le PIB s’est contracté de 1,4% (annualisé) durant ce même premier trimestre.

En plus de la situation géopolitique, le principal risque continue d’être celui de la poursuite de l’inflation et de la façon à laquelle les banques centrales vont continuer d’y répondre. Dans ce contexte, mis à part les matières premières, l’or (6,72% en CHF, à fin mai sur 2022) et certains placements alternatifs, la plupart des classes d’actifs restent sous pression depuis le début de l’année.

Mises entre le choix des risques inflationnistes et ceux de contraction économique, les instituts monétaires ont jusqu’à présent toujours choisi l’économie. Il n’en sera probablement pas différent cette fois. Dans ce contexte, il faut continuer à privilégier les actifs réels et continuer à éviter une trop grande pondération sur la partie obligataire.